Témoignage de Pascal

1979-1981 : enfance et confiance brisées à Givet
Pascal, 56 ans, a adressé son témoignage à l'association ECLATS en décembre 2025.
Il y évoque les agressions subies à Givet dans les Ardennes
où l'abbé Jean-François Pinard a exercé durant plusieurs années.
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Par respect pour Pascal, engagé actuellement dans un parcours de reconnaissance avec l'INIRR, nous publions selon son souhait l'intégralité de son témoignage ,
considérant que d'autres personnes pourront s'y reconnaître.
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Ce témoignage permet de saisir combien les agressions sexuelles vécues durant l'enfance marquent de manière indélébile et durablement la vie des victimes.
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Nous assurons Pascal de tout notre soutien.
Enfance et confiance
brisées à Givet.
"J’ai passé toute mon enfance de mes 3 ans jusqu'à mes 18 ans dans la ville de Givet dans les Ardennes. J’y ai passé une enfance tranquille et j’étais, très bon élève jusqu’au CM2. Dans mes activités extra-scolaires, il y avait entre autres le catéchisme où ma mère m’avait inscrit et dont les cours étaient donnés par des bénévoles de la paroisse. J’ai ensuite fait ma première communion le 29 avril 1979 et tout allait bien jusque-là.
Ensuite, j’ai continué le catéchisme jusqu’à ma profession de foi le 5 juin 1981. La première année, on poursuivait notre catéchisme avec les mêmes personnes que l’année d’avant et tout allait toujours bien.
C’est la dernière année que tout a basculé et que mon enfer a commencé à prendre tournure. Cette dernière année de catéchisme, les cours se faisait directement avec Jean-François Pinard, mon bourreau. Il nous donnait des cours au-dessus d’une sorte de salle polyvalente, la salle St-Jean ; elle s’appelait comme ça à l’époque. Moi et mes camarades nous passions par le presbytère rue du Point du Jour qui, via sa cour, avait un accès direct à la salle dont ils exploitaient l’étage pour donner leurs cours, et on y allait tous les mercredis matin ou presque.
Alors au tout début, je n’ai pas ou plus de souvenirs particuliers d’attouchement. C’est un peu plus tard que cela a débuté quand l’abbé Pinard commençait à demander à certains d’entre nous des petits
services, comme bénévoles pour la paroisse. C’est là qu’il a commencé à nous analyser, à essayer des petits gestes d’affection pour tester nos réactions en se disant probablement que si les enfants ne réagissaient pas, c’est sûrement parce qu’ils aimaient ça. Une manière bien ecclésiastique de confondre ce manque de réaction de la part d’un gosse en état de choc et traumatisé, parce qu’il vient de subir sans comprendre pourquoi, par un consentement et/ou une approbation de sa part. Ce qui probablement était beaucoup plus pratique et acceptable comme argument que de considérer cela comme un viol sur mineur de 11 ans à qui il a offert sa première "expérience sexuelle". Et cela donne moins de scrupule surtout quand par la suite, on doit prêcher la bonne parole à l’église devant les parents des enfants qu’on a violés et laissés en état de choc.
D’autres exemples, comme sa façon de se coller à moi par-derrière, ou quand il me prenait sur ses genoux, et essayait de m’embrasser - et la langue n’était pas une option. Alors forcément, j’ai été surpris et choqué, empli d’un malaise dans mon for intérieur, mais je ne savais pas pourquoi il avait tout à coup eu envie de m’embrasser sur la bouche et d’y glisser sa langue.
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Comment comprendre ce qui nous arrive
quand on a à peine 11 ans ?
Qu’est-ce que l’on connaît à ces choses ?
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Après cela, plusieurs fois, il avait essayé de mettre sa main dans mon slip ou de forcer de mettre la mienne dans le sien. Et une fois ou deux avec "succès", je dois le reconnaître. Pour faire simple, dans son cerveau de pédocriminel tordu, il pratiquait la stratégie « du gagnant-gagnant » : « je te force à mettre ta main dans ma culotte, si tu me laisses le faire en premier » : pile, je gagne, face tu perds…
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Ensuite, je me souviens d’un séjour au Waridon (près du Château des Fées) à côté de Charleville- Mézières. La paroisse nous avait envoyés là-bas pendant les vacances de Pâques pour préparer la profession de foi ; on devait être de mémoire une petite cinquantaine d’enfants de 11 ans environ, venant de plusieurs paroisses des alentours. On dormait donc sur place dans des dortoirs de plusieurs lits. J’ai vu certain de mes petits camarades, se faire mettre à genoux sur un manche à balai posé sur le sol pendant des heures par des surveillants, parce qu’ils avaient fait un peu de bruit.À cette époque, je faisais de l’énurésie, et j’ai fait au lit pendant mon séjour. Donc, le lendemain matin après ma triste découverte, je suis passé par la salle de bain et pendant que mes camarades étaient partis pour le petit-déjeuner. Et au moment où je finissais ma toilette, Jean-François Pinard débarque au moment où j’étais en train de me rhabiller et s’inquiète de mon soi-disant retard, et là, il s’approche de moi… j’ai coupé court à toute conversation, je lui ai remis mes draps souillés dans les mains et je suis parti rejoindre mes camarades au réfectoire, la peur au ventre. Après le Waridon, je ne l’ai plus revu seul jusqu’à ma profession de foi du 5 juin 1981. Et c’était la dernière fois où je lui ai adressé la parole.
Les conséquences de tout cela : du jour au lendemain, je suis devenu un cancre à l’école que j’ai quittée à 16 ans, sans diplôme. Avec des crises d’anxiété qu’on a essayé de soigner avec du Xanax (un nouvel anxiolytique qui sortait tout juste à cette époque) et du Zolpidem aujourd’hui. Soupe-au-lait tout le temps, agressif parfois, je ne supporte pas les gens de mauvaise foi et je ne me gêne pas pour le dire sans diplomatie. Une préférence accrue à la solitude, ce qui m’est facile puisque je compte mes relations sur le doigt d’une main (et quand je parle de relations, je ne parle pas d’amitié.), je ne supporte
pas le contact tactile avec la gente masculine, et cela, sans aucune arrière-pensée homophobe (prenons garde à ne rien mélanger.). Une simple poignée de main prolongée, un peu trop amicale avec l’un d’entre eux me crée un stress qui peut me rendre violent. Pour le corps médical, je demande toujours des femmes en priorité. Et ma carrière professionnelle est une catastrophe à cause de mes traumatismes.
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Et cela depuis toujours, soit 40 ans aujourd’hui. Dans mon malheur j’ai eu la chance de ne jamais tomber dans l’alcool, ni dans la drogue ou la cigarette. Alors beaucoup de gens en déduiraient facilement et malgré eux que j’ai une grande force de caractère. Mais non. La vérité est que ma seule force, c’est ma haine contre cet ersatz de l’espèce humaine, de
toute la protection et la complicité du système clérical dont il a bénéficié avant sa mort et encore aujourd’hui d’ailleurs, avec la rétention d’informations dont fait preuve le diocèse de Reims qui se fout totalement du sort des victimes, et j’en ai encore la preuve aujourd’hui en décembre 2025.
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Depuis, je suis resté dans un mutisme absolu sur mes viols à répétition, paradoxalement honteux de ce qui m’est arrivé et à un point que je n’ai jamais osé me confier à une psy. De temps en temps, j’ai voulu
savoir ce qu’était devenue cette personne, mais sans grande réussite. Jusqu’à ce jour béni par mon destin, ou j’ai appris la mort de Pinard avec 45 ans de retard selon moi, à travers un article de l’Union du 1er mai 2025 écrit par Sophie Bracquemart.
Pascal, 56 ans


